Le 10 août 2009
Cela fait quelques jours que nous bougeons peu, occupés à explorer à pied les environs de Corner Brook et du parc national du Gros-Morne. Il est maintenant temps de faire cap vers le nord, car il est très important pour nous d’aller à Port au choix, à Saint-Anthony et à l’anse aux Meadows. Nous flirterons avec le 52e parallèle ce qui nous excite beaucoup… Je sais, je sais, c’est psychologique, mais il demeure que nous avons l’impression, juste à cause d’un chiffre, que nous serons à l’autre bout du monde. De toute façon, à Terre-Neuve, je me sens dépaysée depuis le début et aussi, à l’autre bout du monde.
Sara m’a appelée hier soir. Elle est revenue dans la soirée avec ma mère et c’est mon beau-frère qui est allé les chercher à la gare. Je dormais lorsqu’elle m’a appelée, mais j’avais prévu le coup en laissant le téléphone près de moi. Elle était si mignonne alors qu’elle me racontait en détail les moindres événements qui s’étaient produits au camp: la cabane qu’ils ont construite dans les arbres, la pêche, la baignade chez oncle René, les châteaux de cartes, les promenades le soir avec son frère Alex et les cacas d’ours qu’ils ont trouvé tout près le matin… Je m’ennuie. Je pense à elle, le matin tôt, quand je suis incapable de dormir et je culpabilise. Avant de partir, elle m’a dit qu’elle aurait « vraiment » aimé mieux le sport-études que le programme d’études internationales. Ça m’a donné un coup… Nous avons décidé pour elle, en quelque sorte, en pensant à la meilleure scolarité, mais Sara quand on lui demande ce qu’elle veut faire plus tard nous répond inlassablement: professeur d’éducation physique. Elle veut avoir des vacances, un petit safari condo pour voyager et faire du surf… Je trouve, avec du recul, que le choix du sport-étude cadre vraiment mieux avec ses objectifs et j’ai refusé son admission par deux fois… Il est évident que ce n’est pas une carriériste, tout comme moi d’ailleurs! Je cogite donc là-dessus sous le chaud soleil de Terre-Neuve, qui encore une fois ce matin brille de ses mille feux. Cette expression est tellement vraie lorsqu’on le voit prendre de la force au-dessus de la mer…

Un petit matin ensoleillé…
Nous prenons donc la direction de Port au Choix un lieu historique national du Canada. Cette région est préservée, car elle est fréquentée depuis au moins 5 500 ans par les humains et de nombreux vestiges le prouvant ont été trouvés lors des fouilles archéologiques. On a retrouvé des vestiges d’occupation par quatre anciennes cultures autochtones: les Indiens de tradition archaïque maritime, les paléo-esquimaux des cultures de Groswater et Dorset et les Indiens récents, les Béothucks. Un fil commun relie ces peuples préhistoriques, qui se sont succédé sans jamais se rencontrer, aux Français et aux Anglais: tous ont été attirés par l’abondance des ressources de la mer que procure le détroit de Belle-Isle.
Les Indiens archaïques maritimes étaient les descendants directs du premier peuple qui ait pris pied sur le continent nord-américain, il y a plus de 12 000 ans, après avoir émigré de Sibérie en traversant le détroit de Bering. Ils avaient atteint la côte du Labrador il y a 9 ooo ans et Terre-Neuve il y a 5 500 ans. Ils vivaient de la pêche et la chasse des mammifères marins, des oiseaux, des caribous et du petit gibier. Les restes humains trouvés par les archéologues démontrent qu’ils vivaient vieux, en bonne santé, prospères et qu’ils avaient des rites funéraires compliqués. Puis ils ont disparu. Personne ne sait pourquoi…
Ils ont été remplacés par les paléo-esquimaux de la culture Groswater, un peuple adapté aux conditions de l’Arctique. Ils étaient, eux, les descendants d’une population ayant traversé le détroit de Bering il y a entre 5 ooo et 4 000 ans. Ils se sont établis un peu partout de l’Alaska à Terre-Neuve où ils sont arrivés il y a 2 800 ans. En moins de deux siècles, ils se sont répandus le long du littoral. Ils vivaient en petits groupes familiaux, se déplaçant au gré des saisons et migrations animales. Leurs outils étaient plus fins à cause de leurs nombreux déplacements. Les paléo-esquimaux de la culture Dorset sont arrivés juste après les précédents, il y a 1 900. Ils vivaient en grandes colonies semi-permanentes. Ils chassaient aussi les mammifères marins.
Ensuite, les Indiens récents ont vécu sur l’île de Terre-Neuve entre le début de notre ère et les environs de l’an 1600, où jusqu’aux premiers contacts avec les Européens: À ce moment, ils étaient connus sous le nom des Béothuks. Ils se déplaçaient, comme le peuple Groswater, en petits groupes familiaux et selon la saison et la disponibilité de nourriture. Ils dépandaient des ressources de la mer, mais aussi de celles de l’intérieur des terres comme le castor, le saumon et le caribou.
Tous ces peuples se sont succédé sur la péninsule de Port aux Choix durant des milliers d’années. Des archéologues ont procédé à des fouilles et ont trouvé une multitude de vestiges permettant de comprendre qui ils étaient, et comme ils vivaient. Il y a une exposition de tous les outils, objets, ornements et autres vestiges trouvés lors des fouilles. Un film relate, quant à lui, la saga des différents peuples. Puis, un réseau de sentiers sillonne le parc et nous amène d’un site archéologique de fouilles à l’autre, d’une culture à l’autre. Les vestiges sont remblayés afin de les préserver, alors il n’y a pas grand-chose à voir… Certains randonneurs sont très déçus.
Mais pas moi… Je suis toujours sous l’emprise d’une nostalgie lorsque je suis sur des sites indiens… Comme ma perte de conscience du temps alors que je me promenais à travers les pétroglyphes à Tree Rivers, au pied de la Sierra Blanca, au Nouveau-Mexique. J’ai surement dû faire partie de l’un de ses peuples dans une autre vie, si une telle éventualité existe. Mon allure physique, si je pousse plus loin en témoigne: on me prend toujours pour une indienne ou une Mexicaine, je plane dans la forêt, je suis une amateure de petits fruits et même si intellectuellement je prône le végétarisme, je ne pourrais pas me passer de viande de temps à autre… J’adore me promener sur ce littoral ou des peuples ont survécu grâce à l’abondance de la mer, cette mer magnifique qui me va à ravir…
Avouez que cette mer et ces falaises me vont à ravir!
Nous nous rendons à tous les sites de fouilles dont celui saisonnier du peuple paléo-esquimaux de la culture Groswater et celui du village semi-permanent du peuple paléo-esquimaux de la culture Dorset. Je me sens toute chose alors que Pat trouve ça vraiment ordinaire. La plaine, sur un promontoire près de la mer, laisse entrevoir des trous… là où se trouvaient les habitations. Il s’agissait de trous, retenus avec des pierres, sur lequel on faisait un dôme avec des os de baleines, du bois et des peaux d’animaux. Un feu crépitait au centre… Il est difficile de percevoir les trous remblayés, mais mes yeux de lynx les voient aisément. Nous prenons une collation assis au centre d’un trou et je tripe à fond.
Quel mystère que de s’interroger sur ceux qui ont vécu, il y a très longtemps, exactement là où vous êtes assise…
Nous reprenons ensuite le sentier et passons à côté des grottes qui abritaient les morts et leurs objets personnels des Indiens archaïques maritimes. Il n’y a plus rien. Il faut imaginer encore une fois. En tout et pour tout, nous avons marché 8.5 kilomètres. Au retour, sur la route qui mène au phare, où nous avons décidé de coucher, un winnie s’arrête à côté de nous et ses occupants entament la conversation. On les reconnait, puisqu’on se croise sans arrêt. C’est un couple de retraités qui sont à Terre-Neuve depuis 5 semaines. Ils ont un sprinter que l’homme a conçu à l’Européenne et ils nous parlent de tous leurs voyages, dont certains en Europe, en camping-car. On a pas fini l’Amérique, mais ils nous intéressent en nous racontant comment ça se passe là-bas!
Ils nous trouvent courageux de coucher au phare, eux retournent au village…
En complément incroyable, allez sur le blogue de Gaétan qui a vu, lui, la plus ancienne sépulture connue du Nouveau Monde…
Le phare de Pointe riche…
Au phare…